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Lyne Charlebois: Savoir Choisire ses battailes

Lyne Charlebois: Savoir Choisire ses battailes

On doit à Lyne Charlebois le long métrage Borderline (2008) pour lequel elle a reçu le Jutra pour la meilleure réalisation. Elle a travaillé sur des séries à succès comme Toute la vérité, Nos étés et Sophie Parker. En 2016, elle a tourné des épisodes de la deuxième saison de la télésérie, This Life. Elle réalise en ce moment la nouvelle série web Mère et Fille, l’adaptation québécoise d’une télésérie humoristique française.

—MARTIN DELISLE

 

MONTAGE: Martin Delisle

LC: Lyne Charlebois

 

MONTAGE: Comment vous débrouillez-vous pour réaliser dans un contexte où les moyens de production sont réduits?

LC: Le talent d’un bon réalisateur, c’est de s’adapter aux réalités d’un tournage et aux barèmes de la production. Il doit faire des deuils, mais en même temps il doit grandir là-dedans. Il doit trouver des idées pour pouvoir traduire l’essence du scénario, tout en respectant les balises de la production. C’est à dire qu’il doit maximiser son temps. Cela lui prend un assistant réalisateur qui comprend qu’il faut prendre le meilleur avantage possible des lieux de tournage en tentant de minimiser les déplacements inutiles. Vraiment, un réalisateur qui travaille ces temps-ci doit être productif et minimaliste… Il doit faire des sacrifices, comme de tourner deux scènes dans un même endroit, mais en s’arrangeant, par un changement d’axe par exemple, de faire croire qu’on est ailleurs. En bout de ligne, ça marche, c’est sûr qu’on n’a peut-être pas le décor qu’on souhaitait, mais j’aime mieux maximiser mon temps de tournage et avoir du temps pour mes comédiens et ma mise en scène que de perdre du temps en déplacement… Je choisis mes batailles. Certains plans sont tournés plus simplement et je m’attarde davantage sur les plus importants, dans lesquels il y a de l’émotion ou de l’action. Moi, mon mot c’est « équilibre » : en tournage, en tout, en moyens… Donc, il faut faire des compromis, mais des compromis dans lesquels on se sent bien.

 

MONTAGE: Devrait-on créer des mesures pour protéger le talent canadien?

LC: La seule réponse que je pourrais donner, c’est qui si les gouvernements mettaient plus d’argent en production cinématographique, les scénarios, les conditions de tournage, etc., seraient plus équitables. On tournerait moins les coins ronds… On aurait peut-être plus de temps de tournage, donc le créateur serait plus à même d’exercer son art. C’est le temps qui nous manque et le temps, c’est de l’argent pour les producteurs.

 

MONTAGE: Comment vous adaptez-vous aux demandes d’un marché constamment en mutation avec les nouvelles technologies et les chaînes numériques?

LC: C’est certain que cela engendre des baisses de salaires. Par exemple, quand on fait une série web, c’est beaucoup moins payant qu’une télésérie, donc il faut s’adapter, cela fait partie des conditions de travail. Quant aux nouvelles technologies, on est passé du film à la vidéo. Les nouvelles technologies, si on parle des nouvelles caméras, cela permet de sauver beaucoup de temps, ce qui nous aide vraiment.

 

MONTAGE: Considérez-vous avoir pu développer un langage cinématographique qui vous est propre et comment le décririez-vous?

LC: Je trouve un peu prétentieux de dire que j’ai un langage cinématographique. Le mien se colle à la réalité, donc à celle du scénario et à celle du temps de tournage que j’ai. Je m’efforce pour que mon langage soit toujours cohérent et congruent avec le scénario. C’est certain que si je n’ai pas le temps de peaufiner une scène, je passe à l’essentiel, au texte, à livrer la marchandise, l’essence du scénario, à faire toutes tes scènes. Il y a toujours moyen de faire des beaux plans en peu de temps, mais tout est dans la mise en scène.

 

MONTAGE: Est-ce un défi d’imposer votre vision propre dans vos réalisations?

LC: Si on parle de films, j’ai pu avoir ma vision propre en tournant Borderline, à peu de choses près. Mais, en télévision, c’est davantage un travail d’équipe, avec l’auteur, le producteur, le directeur photo. C’est le réalisateur qui donne le ton, mais il doit respecter le texte. Je n’ai pas à me battre pour imposer ma vision, mais je fais des compromis. Je tente de trouver des solutions qui contentent tout le monde.

 

MONTAGE: Où allez-vous chercher votre inspiration?

LC: Je vais chercher mon inspiration dans des films et des téléséries que j’ai vus. Je suis beaucoup inspiré par la photographie, la littérature, le théâtre... Borderline, c’est l’adaptation de deux livres de Marie-Sissi Labrèche, nous avons écrit le scénario ensemble. Ce qui m’a inspiré, c’est le thème de la maladie mentale. Pour moi, c’est un sujet très important. J’aime parler des sujets tabous. J’aime aller au-delà du divertissement et qu’il y ait une profondeur dans le sujet. Même dans une comédie, je pense qu’il peut y avoir de la profondeur. Mais, je fais souvent des commandes. Je ne peux pas nécessairement y mettre mon grain de sel social. Je prends l’œuvre d’un auteur et j’essaie de la rendre à l’écran avec le plus de respect possible. C’est certain que si je tourne en extérieur et que je peux montrer la réalité vraie, un aspect documentaire dans une fiction, il faut que le scénario m’invite à faire cela.

 

MONTAGE:  L’actualité est-elle prise en considération par les producteurs et les distributeurs quand ils s’engagent dans la production d’un film ou d’une série pour la télévision? Que cherche le public?

LC: Je pense que le but des distributeurs et des diffuseurs c’est de vendre, de faire de l’argent, de rentabiliser leur investissement. Quant au public, il veut se faire raconter des histoires, vivre des émotions et s’évader de sa propre réalité. Je pense que même une comédie peut avoir de la profondeur et parler de réalités sociales. Je pense aussi que le public prend ce qu’on lui donne. Il aime ou il n’aime pas, mais on a tendance à sous-estimer son intelligence. Borderline traitait de la maladie mentale. Ça n’a peut-être pas aussi bien marché que certaines comédies québécoises, mais le public a suivi. Je ne suis pas pour un film que trois personnes vont voir sous prétexte qu’il a un contexte social. Entre une comédie à succès et un film d’art et d’essai que personne ne va voir, qu’est-ce qui est mieux ? Pour moi, le meilleur des mondes est un film profond et artistique qui s’attire un public considérable.

 

MONTAGE: Sur un plateau, pouvez-vous prédire quels événements ou quelles conditions vont soudainement influencer les choses?

LC: Le temps est crucial. Je peux déjà prévoir en regardant l’horaire de la journée si on va le dépasser. On demande aux gens de faire des miracles et on ne nous donne pas le temps de faire bien les choses. Cela ne prend pas beaucoup plus de temps pour créer des conditions de travail exceptionnellement meilleures. Deux scènes de moins par jour, cela fait trois ou quatre jours de plus par tournage en bout de ligne. Cela fait peut-être des jours supplémentaires à la période totale de tournage, mais ça paraît à l’écran. Pour moi, c’est important de respecter le temps alloué, mais à un moment donné je ne peux pas inventer du temps. Je ne peux pas faire des miracles. C’est un travail d’équipe et il faut respecter le travail de chaque département. Nous ne sommes pas des machines!

 

MONTAGE: Comment en tant que réalisatrice gagne-t-on la confiance d’un scénariste, d’un producteur au contenu, de l’équipe technique et des acteurs?

LC: Je pense que je gagne la confiance d’un producteur et d’un auteur par mon expérience et le premier contact avec eux. Elle dépend aussi de ma vision du scénario et de mon acceptation des conditions de tournage imposées par le producteur. Sur le plateau, je pense qu’il faut savoir créer une bonne atmosphère. L’équipe apprécie que j’arrive avec de bonnes idées de mise en scène. Essentiellement, on fait un travail d’équipe, donc je juge très important le respect des individus. En ce moment, je travaille sur une nouvelle série web, Mère et Fille, et la réponse de toutes les personnes que j’ai appelées pour y travailler est extraordinaire. Ce sont des gens d’expérience et ils ont tous accepté d’emblée, même si ce n’est pas très payant ! Cela m’a fait plaisir, parce qu’ils sont venus par envie de travailler avec moi.

 

MONTAGE: Vous arrive-t-il souvent d’avoir des différends avec le producteur à l’étape du montage?

LC: Quand je travaille en télévision du côté anglais, c’est une commande, je ne choisis pas mon équipe, donc je dois lâcher prise complètement. C’est un travail d’équipe qui demande beaucoup plus de compromis. Je fais ma director’s cut et après j’en perds le contrôle. Au Québec, c’est différent : c’est beaucoup plus proche du réalisateur. C’est certain qu’en cinéma, particulièrement avec les films d’auteur, ce n’est pas pareil parce que cela nous appartient davantage et que c’est notre signature.

 

MONTAGE: On parle beaucoup d’équité homme/femme de nos jours. Or, il semble qu’on embauche encore plus facilement des hommes que des femmes comme réalisateurs. Avez-vous souffert de cette inégalité?

LC: Je pense qu’il commence à y avoir davantage de réalisatrices et j’en suis très heureuse. On est en train de mettre en place des mesures à la Sodec (ndlr : Société de développement des entreprises culturelles) et à Téléfilm Canada pour encourager une parité homme/femme. Je trouve dommage que l’on en soit rendu là, mais je trouve cela nécessaire. Par contre, je ne pense pas qu’on doive financer un projet de film qui n’est pas bon parce qu’il est réalisé par une femme et il en va de même pour un film réalisé par un homme. En télévision, il y a beaucoup de femmes qui réalisent, mais j’ai encore entendu parler de sessions de pitch de projets pour des polars, ou quelque chose de ce genre, où aucune femme n’a été invitée à pitcher…  Moi, je sais qu’à talent plus ou moins égal les hommes qui ont commencé en même temps que moi dans ce métier font quatre fois mon salaire, parce qu’ils ont eu plus de contrats et ils ont eu l’occasion de pratiquer davantage leur métier, de toucher à différents genres et, par conséquent, de se faire connaître et de bâtir leur réputation. Je me suis déjà fait dire que j’étais bonne mais que je n’avais pas assez de couilles ! Ce qui était une remarque un tantinet machiste, ne pensez-vous pas ? Je n’ai tout simplement pas eu autant d’opportunités qu’eux pour développer mon langage cinématographique. Il ne faut pas oublier que la première femme qui a gagné un Oscar pour la réalisation, c’était pour un film de guerre (ndlr : Kathryn Bigelow en 2009 avec The Hurt Locker) ! Moi, je suis la première femme à avoir gagné un Jutra de la meilleure réalisation (ndlr : en 2009 avec Borderline), mais il était temps. Cela va aller mieux pour les plus jeunes que moi. Et puis, je crains qu’on donne aux femmes que des séries qui ne parlent que d’émotion, alors qu’on est capable de faire d’autre chose., comme des polars, des films d’action, des comédies, etc. J’ai justement accepté la série web parce que cela me tente de faire de la bonne comédie. Sinon, j’étais confinée au drame, même si j’aime ce genre, cela me tente vraiment d’explorer autre chose.

 

MONTAGE: Le nombre croissant de femmes à des postes de décideurs a-t-il modifié l’environnement de travail?

LC: S’il y a de nombreux producteurs et productrices qui n’ont fait pitché ou engagé que des hommes, c’est parce le bassin des réalisateurs est beaucoup plus grand que celui des réalisatrices et que, par conséquent, ils ont plus d’expérience. C’est l’organisme Réalisatrices Équitables et certaines productrices qui se sont battues pour cette cause. Par exemple, si un diffuseur exigeait des producteurs qu’il y ait au moins une réalisatrice sur une télésérie, ils devraient faire des recherches et je vous jure qu’ils trouveraient des trésors cachés… féminins ! Mais ils préfèrent se rabattre sur des « valeurs sûres », c’est-à-dire des hommes. Mais, ce qu’il y a de bien, c’est que la CBC a déjà commencé à exiger l’embauche de réalisatrices.

 

MONTAGE: Par diverses initiatives, on tente aussi d’attirer des femmes et des hommes de diverses cultures vers la réalisation. Est-ce nécessaire? 

LC: Moi, ma réalité c’est au niveau du casting. On essaie toujours de faire une représentation équitable de la réalité, donc même les diffuseurs me demandent d’inclure des comédiens de cultures différentes. C’est certain que le bassin est encore assez limité, mais, on tente faire de la place aux autres cultures. Il commence effectivement à y avoir de plus en plus techniciens d’autres ethnies sur les plateaux, mais c’est parce que la jeune génération est allée étudier en cinéma, ce que leurs parents n’ont pas fait.

 

MONTAGE: Quel serait changement que vous voudriez apporter pour simplifier votre vie en tant réalisatrice dans la manière dont on produit à la télévision?

LC: C’est certain que d’avoir plus de temps pour tourner et pour répéter, avec moins de scènes à tourner par jour serait l’idéal. Cela veut donc dire avoir plus d’argent j’imagine ? Encore l’argent! Finalement espérer le respect et l’équilibre est-ce possible? Et là, je parle au nom de tous les réalisateurs et réalisatrices, scénaristes, comédiens, techniciens, hommes-femmes confondus. Nous faisons un merveilleux métier et il faut que nous continuions à le trouver merveilleux! 

 

Martin Delisle contribue depuis 2013 aux périodiques POV et Montage. Il agit comme sélectionneur-monteur de plans d’archives à l’ONF depuis 2012. Il a travaillé à la pige comme consultant au contenu, programmateur de films et comme critique de cinéma pour Radio-Canada et diverses publications. Il a occupé le poste de directeur à la programmation à l’Institut canadien du film à Ottawa de 1985 à 1988. Il a rempli diverses fonctions à Téléfilm Canada entre 1989 et 2004.

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